Ils ne savent pas ce qu’ils font

33869225

Je ne savais pas vraiment quoi attendre ce roman traduit du finnois et publié en français par Fayard. Le résumé m’avait en tout cas suffisamment intrigué pour me donner envie de le lire :

Baltimore, 2014. Le laboratoire de recherches en neurosciences du professeur Joe Cheyefski est saccagé par des défenseurs de la cause animale. Peu après, Joe apprend que les menaces qui pèsent sur lui et sur sa famille sont liées au fils qu’il a eu avec sa première épouse, devenu militant extrémiste, qu’il n’a pas revu depuis qu’il a quitté la Finlande deux décennies plus tôt en abandonnant femme et enfant.

Joe s’inquiète également pour sa fille, Rebecca. Une grande entreprise l’a choisie pour être son porte-étendard au lycée : en échange de vêtements, de maquillage et d’accessoires, Rebecca doit promouvoir les produits de cette compagnie auprès de ses camarades, notamment une drogue contre l’anxiété sociale, Altius. Elle se voit aussi remettre un engin hyperconnecté relié directement à ses neurones, l’iAm, qui capte toutes ses données 24 h/24 et oriente ses choix, ses goûts, ses activités.

Joe découvre bientôt que la multinationale qui se trouve derrière tout ça a infiltré différents secteurs de la société, et que ses propres recherches ne sont peut-être pas pour rien dans son malheur.

J’aurais sans doute me méfier de ce résumé qui mêle plusieurs thématiques à la mode. On peut au moins reconnaître cette qualité à ce livre : son résumé est fidèle. L’auteur parvient en effet à aborder au fil du récit plusieurs sujets dans l’air du temps : notre rapport à la technologie, la défense de l’environnement, le terrorisme, la surveillance généralisée, les libertés individuelles, le port d’armes, etc. Si chacun de ces thèmes pris à part est intéressant et pourrait servir de sujet à un roman passionnant, la façon dont l’auteur les aborde successivement rend l’ensemble assez superficiel. En lisant certains chapitres, j’ai eu l’impression de parcourir une série de passages obligés, comme si l’auteur avait un check-list de thèmes à aborder et qu’il les cochait au fur et à mesure de l’écriture.

Malgré tout, le roman se laisse lire sans trop de mal. N’ayant eu l’occasion que de lire la traduction française, je ne peux pas juger le style de Jussi Valtonen. Je peux simplement dire que le roman se décompose en chapitres plus ou moins longs et plus ou moins intéressants. Le rythme est un peu lent à mon goût, peut-être à cause des nombreuses digressions et réflexions dont je parlais plus haut. Les personnages m’ont globalement laissé indifférent.

Ce qui m’a sans doute le plus plu, c’est le regard croisé du personnage principal américain sur la Finlande, et vice-versa. Quoique parfois maladroit, ce point de vue original m’a séduit. J’ai également aimé cette découverte de la culture finnoise, que je ne connaissais pas du tout jusque là.

Dans l’ensemble, je ne saurais pas dire si je recommande la lecture de ce roman. Les thèmes abordés sont intéressés, le récit est un peu lent mais bien construit, les personnages sont plats sans être agaçants. C’est un livre qui me laisse un goût de léger gâchis, car il y avait sans doute beaucoup mieux à faire avec les idées qui lui servent de base. Je vais peut-être me renseigner sur la bibliographie de Jussi Valtonen pour voir si d’autres romans de cet auteur valent la peine d’être découverts.


Ils ne savent pas ce qu’ils font, Jussi Valtonen

Note : ★★★☆☆


Vous voulez m’aider ?

Rouge Eden

34319033

La plateforme NetGalley.fr, au-delà du fait qu’elle donne l’occasion de lire des romans proposés gracieusement par les éditeurs, m’aura également permis de découvrir des auteurs que je ne connaissais pas du tout. C’est encore le cas cette fois avec Pierre J. B. Benichou et ce roman au résumé prometteur :

3 janvier 1991. Quartier de haute sécurité d’un pénitencier de Floride.
Condamné à la peine capitale, Will Birdy a passé quinze ans de sa vie en prison. Coupable de plus de cent crimes atroces contre des jeunes femmes, le tueur n’a plus qu’une peur : que l’enfer soit sa prochaine destination. Il lui reste une nuit en compagnie d’un prêtre pour exorciser les forces qui le dominent, expier, et comprendre qui il était vraiment. À l’aube, à moins d’une grâce de dernière minute, il sera exécuté sur la chaise électrique. 

Des années plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, un physicien soviétique est condamné par erreur, humilié, torturé et envoyé au goulag dans les pires conditions, sans savoir ce qu’il est advenu de sa famille. À bord du train qui l’entraîne dans les ténèbres de l’injustice et de l’oubli, cet expert en physique quantique, respecté par les plus grands scientifiques de son époque, s’ouvre à d’étranges secrets grâce à sa rencontre avec un vieux kabbaliste sur le point de rendre son dernier souffle. 

Deux destins que rien ne semble lier, se croisent à contre courant dans les couloirs du temps … L’un victime et l’autre bourreau, ils finiront par entrevoir que l’enfer est sur terre et que chacun est son propre démon. 

Deux éléments de ce résumé me plaisaient avant de commencer ma lecture : d’une part le choix fait par l’auteur de suivre deux récits parallèles autour de deux personnages différents, et d’autre part le fait que l’un de ces récits se déroule dans la Russie soviétique des années 1930.

Le premier récit se déroule en Floride au début des années 1990 et s’intéresse aux dernières heures de Will Birdy, un tueur en série placé dans le couloir de la mort. La nuit qui précède son exécution annoncée, le condamné à mort reçoit la visite d’un pasteur. Cette dernière confession est l’occasion pour Birdy de raconter sa vie et le chemin qui l’a conduit à assassiner un nombre incalculable de jeunes filles.

Le second récit se situe dans la Russie des années 1930. L’URSS est alors sous la coupe de Staline et de son régime autoritaire. Timofey Bogaïevsky, un professeur d’université spécialisé en physique quantique, voit sa vie basculer quand il est arrêté alors qu’il doit se rendre à une conférence scientifique. Ses lettres à Einstein et Schrödinger, qu’il s’apprêtait à poster, sont jugées par les autorités comme des preuves de trahison et d’intelligence avec l’ennemi. Le professeur est alors déporté en Sibérie, tandis que sa femme et son fils adolescent tentent de prendre la fuite en Finlande.

Les deux récits sont de qualité inégale : si celui sur le tueur en série dans le couloir de la mort est juste correct, celui qui se déroule en URSS m’a passionné. Je n’ai donc pas vraiment éprouvé de regret quand l’histoire du condamné à mort a quasiment disparu du roman dans son dernier tiers, même si c’est une construction narrative un peu étonnante. Pendant tout le roman, j’ai par contre cherché quel pouvait être le lien entre les deux récits, et la réponse apportée à la toute fin m’a plutôt déçu, parce que c’était la solution de facilité à laquelle j’avais pensé dès le début en espérant que l’auteur saurait l’éviter et proposer quelque chose de plus original.

Le grand intérêt de ce roman à mes yeux, c’est la plongée dans la Russie soviétique des années 30, avec sa police politique, ses soupçons permanents et la paranoïa qui l’accompagne. Le terrible trajet de Timofey vers le goulag est également glaçant. Et que dire du récit des événements sur place, dont je ne révélerai rien ici pour ne pas gâcher votre « plaisir » si vous décidez de lire ce roman.

Ce Rouge Eden est finalement est un très bon roman, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir malgré son thème pas très réjouissant. C’est pour moi un excellent roman historique, les quelques maladresses d’écriture étant largement compensées par la puissance du récit.


Rouge Eden, Pierre J. B. Benichou 

Note : ★★★★☆


Vous voulez m’aider ?

Reste le chagrin

34341141

Je continue à lire et à vous parler ici des livres que j’ai eu l’occasion de découvrir par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr. Il s’agit cette fois d’un roman de Catherine Grive, un auteur que je ne connaissais pas du tout, mais dont le résumé m’avait attiré :

En mai 1930, un paquebot quitte New York avec, à son bord, un groupe de mères et d’épouses qui vont se recueillir pour la première fois sur la tombe de leur fils, de leur mari.

Reste le chagrin est le récit de cette traversée, le premier pèlerinage des Gold Star Mothers. Ces femmes très différentes vont devoir partager leurs souvenirs, mesurer l’impact du temps sur leur douleur. Réfléchir. Quinze ans après, il n’est plus question d’honorer, de célébrer, de déplorer, mais de comprendre.

Catherine Troake est l’une de ces femmes. Son fils Alan – inspiré par la figure d’Alan Seeger, jeune poète épris de liberté – s’est engagé à dix-huit ans et est mort les premiers jours de la guerre. Catherine n’a jamais compris, jamais accepté, jamais pardonné : à elle-même, à ce fils, à ceux qui l’ont laissé s’engager. Sa colère, sa solitude ne sont pas celles des autres femmes, elle se tient à l’écart, comme elle s’est tenue à l’écart de ceux qu elle aimait toutes ces années, comme elle s’est tenue à l écart de la vérité. Mais sur le bateau, dans ce huit clos, elle ne peut maintenir cette distance : en elle quelque chose doit se briser, céder. Elle a déjà fait ce voyage New York-Cherbourg, mais c’était un autre temps et elle était une autre femme : son fils était vivant et elle voulait lui faire découvrir Paris : les deux traversées se superposent, les deux vies, l’amour le plus fou et la douleur.

Ce roman est un voyage, une traversée de l’Atlantique, en compagnie de femmes endeuillées et en particulier de l’une d’entre elles, dont on ne saurait dire si elle est plus ou moins malheureuse que ses compagnes de voyage. On comprend vite que Catherine avait un lien très fort avec son fils Alan, qu’elle l’a aimé de façon très possessive, au détriment de son époux et de ses deux filles. Déjà mère de deux filles, Catherine voulait un fils, l’a eu, puis l’a perdu. Le drame de sa vie tient dans cette phrase.

Le voyage en bateau des Etats-Unis jusqu’en France doit permettre aux mères et aux veuves de rendre hommage à leurs chers disparus et de faire leur deuil. Chacune des femmes réagit différemment au deuil et à la traversée et même si le roman est principalement centré sur le personnage de Catherine, il permet de dessiner un panorama de ses compagnes et de leurs réactions respectives face à la guerre et à la mort de leur fils ou de leur époux.

Ce livre n’est pas un pamphlet anti-militariste, il ne prend pas parti. C’est simplement un roman sur le deuil, sur la maternité, et sur le drame des mères – ou des parents – qui ont le malheur de survivre à leur enfant. A ce titre, c’est une réussite, même si j’ai regretté une écriture narrative parfois maladroite et surtout le fait que la Première Guerre Mondiale ne soit qu’un prétexte à un roman sur le deuil d’une mère. J’aime trop l’Histoire pour qu’elle ne serve que de cadre pour une histoire qui aurait pu être contemporaine. Ne vous y trompez pas, malgré ce bémol, j’ai tout de même lu ce roman avec plaisir.


Reste le chagrin, Catherine Grive

Note : ★★★☆☆


Vous voulez m’aider ?

The World at War

The World at War

The World at War est une série documentaire produite par Jeremy Isaacs diffusée par la chaîne britannique ITV entre le 31 octobre 1973 et le 8 mai 1974. Tout au long des 26 épisodes d’environ 50 minutes qui la composent, cette série nous raconte la Seconde Guerre Mondiale à travers une narration du célèbre acteur britannique Laurence Olivier, d’images d’archives et de témoignages d’anonymes et de personnalités connues ayant vécu cette période tragique de l’histoire européenne et mondiale.

La structure de la série est mi-chronologique, mi-thématique. Les épisodes suivent globalement la chronologie de la guerre mais chacun est consacré à un thème ou une zone de combat en particulier. Pour vous faire une idée, voici le titre de chacun des 26 épisodes, chacun étant suffisamment explicite pour comprendre le thème qui y est abordé :

  1. A New Germany (1933-1939)
  2. Distant War (September 1939 – May 1940)
  3. France Falls (September 1939 – June 1940)
  4. Alone (May 1940 – May 1941)
  5. Barbarossa (June – December 1941)
  6. Banzai!: Japan (1931–1942)
  7. On Our Way: U.S.A. (1939–1942)
  8. The Desert: North Africa (1940–1943)
  9. Stalingrad (June 1942 – February 1943)
  10. Wolf Pack: U-Boats in the Atlantic (1939–1944)
  11. Red Star: The Soviet Union (1941–1943)
  12. Whirlwind: Bombing Germany (September 1939 – April 1944)
  13. Tough Old Gut: Italy (November 1942 – June 1944)
  14. It’s A Lovely Day Tomorrow: Burma (1942–1944)
  15. Home Fires: Britain (1940–1944)
  16. Inside the Reich: Germany (1940–1944)
  17. Morning (June – August 1944)
  18. Occupation: Holland (1940–1944)
  19. Pincers (August 1944 – March 1945)
  20. Genocide (1941-1945)
  21. Nemesis: Germany (February – May 1945)
  22. Japan (1941–1945)
  23. Pacific (February 1942 – July 1945)
  24. The Bomb (February – September 1945)
  25. Reckoning (April 1945)
  26. Remember

Ce découpage en 26 épisodes permet d’avoir un panorama très riche et un récit détaillé de la guerre, illustrés par des images d’archives rares (ou en tout cas que je ne me souvenais pas avoir déjà vues) et par des témoignages parfois très forts d’anonymes ou de personnalités connues. Parmi les anonymes, je me souviens encore de cette femme allemande qui regrette encore, trente ans après, de n’avoir pas suffisamment aidé un couple juif qu’elle n’avait pu hébergé que 2 jours, avant qu’ils ne soient arrêtés par les autorités du Reich. Quant aux personnalités connues, je retiens les témoignages d’Albert Speer et Karl Dönitz, deux participants très hauts placés du Troisième Reich, ainsi que Traudl Junge, la secrétaire d’Adolf Hitler, bien avant qu’elle ne témoigne dans le film « La Chute ». Dans tous les cas, il s’agit de témoignages passionnants. Je me suis fait la remarque à plusieurs reprises en regardant cette série que c’était une véritable bénédiction qu’elle ait été réalisée dans les années 1970 pour que nous puissions disposer des témoignages de celles et ceux qui ont vécu la guerre, la plupart ayant depuis disparu. La portée historique de leur témoignage me semble aujourd’hui inestimable.

Avec presque 22 heures d’images, j’ai évidemment appris beaucoup de choses sur la guerre, son déroulement, sur les tactiques et les technologies utilisées (notamment avec les sous-marins et l’aviation), mais aussi sur la vie des civils dans les différents pays pendant la guerre. L’épisode sur l’occupation allemande aux Pays-Bas est particulièrement intéressant et mérite d’être mis en parallèle avec ce que nous savons sur l’occupation allemande en France. La série m’a également permis d’en apprendre plus sur la guerre dans le Pacifique, dont je savais finalement peu de choses tant nos cours d’Histoire au lycée se concentraient sur la guerre en Europe et ne parlaient de celle dans le Pacifique qu’à travers son déclenchement (Pearl Harbour) et son dénouement (la bombe atomique sur Hiroshoma et Nagasaki). De la même façon, j’ai apprécié d’en apprendre plus sur la vie en Allemagne pendant la guerre, dans l’épisode « Inside the Reich : Germany » qui donne la parole à des allemands « plus ou moins résistants » pendant la guerre. Quant à l’inévitable et indispensable épisode sur la Shoah, intitulé « Genocide », il comporte des images parfois difficiles à regarder mais constitue à mes yeux l’un des documentaires les plus réussis et les plus forts sur l’enfer des camps de concentration.

La multitude de témoignages, sans jugement primaire du narrateur, apporte à ce documentaire un point de vue aussi neutre que possible. L’horreur nazie est évidemment condamnée, mais sur un autre plan j’ai apprécié que les commentaires ne soient ni totalement pro-occidentaux, ni angéliques sur la Russie de Staline, ce qui est d’autant plus louable pour un documentaire produit en pleine guerre froide. Les motivations, et les hypocrisies, des Etats-Unis et de l’URSS y sont décrites sans camouflage. Ce recul n’empêche cependant pas la série de rendre hommage aux soldats et aux civils, qui ont traversé la guerre pour défendre les valeurs de la liberté contre les dictatures de l’Axe.

Il ne m’a fallu que trois semaines pour regarder les 26 épisodes de cette série, et j’ai été passionné de bout en bout. C’est certainement la série documentaire de référence sur la Seconde Guerre Mondiale. Tous les épisodes ne se valent pas : certains sont passionnants d’un point de vue historique, d’autres sont très forts humainement ; d’autres, enfin, semblent plus dispensables. Mais l’ensemble est un récit très complet, instructif, éclairant, et émouvant sur cette période tragique. Bien sûr, regarder 26 épisodes de 50 minutes représente un investissement conséquent en temps, mais je crois que cela en vaut vraiment le coup si on est intéressé par l’Histoire.


Vous voulez m’aider ?

Une bonne raison de se tuer

Une bonne raison de se tuer

Je n’avais plus écrit ici depuis plus de six mois, autant par manque de temps que d’inspiration ou de motivation. J’ai toujours fonctionné de façon cyclique avec ce blog, alternant les périodes d’écriture compulsive et celles où je ne publie rien pendant plusieurs mois. Il y a eu quelques sujets dont j’aurais pourtant pu parler ici : des romans qui m’ont plu ou des séries découvertes ces derniers mois. Je pense notamment à la série Mad Men dont j’ai englouti les quatre premières saisons en quelques semaines. Tout cela pour dire que j’ignore si ce billet est le début d’un nouveau cycle ou simplement un phénomène éphémère avant de replonger ce blog en hibernation pour quelques semaines ou mois supplémentaires.

Je crois que je ne pouvais tout simplement pas lire le nouveau roman de Philippe Besson sans en parler ici. Une bonne raison de se tuer est sorti au tout début du mois de janvier mais je viens seulement de le lire. Pour une fois, je n’ai pas sauté dessus dès sa sortie pour le dévorer en deux ou trois jours. Non pas que je n’étais pas impatient, mais j’avais décidé d’attendre la sortie sur Kindle pour arrêter d’encombrer ma bibliothèque avec des dizaines de bouquins dont je ne sais plus quoi faire.

A Los Angeles, tandis que l’Amérique s’apprête à élire un nouveau président, Laura, en proie à une résignation qui semble insurmontable, et Samuel, dévasté par la douleur et la perte, vacillent au bord du précipice, insensibles à l’effervescence de leur pays. Ils ne se connaissent pas. Leurs destins vont se croiser. Pourront-ils se sauver l’un l’autre ?

L’action se déroule le 4 novembre 2008, date de l’élection de Barack Obama. A Los Angeles comme partout ailleurs, c’est une journée d’exaltation, d’espoir de renouveau et d’attente fiévreuse. Mais tandis que l’Amérique semble retenir son souffle, impatiente de connaître l’issue de ce jour historique, pour Laura et Samuel, cette journée sera la plus longue et la plus terrible de leur vie. Car aujourd’hui Samuel doit se rendre aux funérailles de son fils, Paul, qui vient de se suicider à l’âge de dix-sept ans. Et Laura, femme seule de quarante-cinq ans, serveuse dans une cafétéria, a décidé de se donner la mort le soir venu.

Pour chacun d’eux, l’enjeu sera le même : comment échapper au déroulement implacable de cette journée ? Samuel pourra-t-il surmonter son chagrin, ne serait-ce que le temps de la cérémonie ? A-t-il même le droit de survivre à l’absence de celui qui n’aurait jamais dû partir avant lui ? Et quel sens donner au geste de son fils, un geste d’autant plus révoltant qu’il est inexpliqué ? Laura, elle, a mûrement réfléchi son choix. Personne ne la regrettera, ni son fils indifférent ni son ex-mari qui, lui, a su refaire sa vie. Cette dernière journée aura-t-elle un goût moins fade que toutes celles qu’elle vient de laisser derrière elle ? Un goût d’exceptionnel qui pourrait la faire changer d’avis ?

Samuel et Laura ne se connaissent pas encore. Pourtant ils ont déjà beaucoup en commun. Ils vont d’ailleurs se rencontrer… au crépuscule.

Une fois de plus, Philippe Besson nous entraine dans la vie de personnages tourmentés et marqués par l’absence, le manque, la mort. Nous suivons alternativement les récits de Laura et de Samuel, chacun s’exprimant pendant un ou deux chapitres avant de redonner la parole à l’autre. Le récit tient sur une seule journée, celle de l’élection de Barack Obama, et tandis que l’Amérique vit un jour historique, il ne se passe finalement pas grand chose dans le roman. Bien sûr, Samuel assiste aux funérailles de son fils et Laura a choisi ce jour pour se donner la mort, mais les événements s’enchainent sans bruit, sans passion. Il y a comme une routine inéluctable tout au long du roman. C’est d’autant plus vrai pour le récit de Laura qui vit une journée presque ordinaire. C’est sûrement pour cela que j’ai été plus emporté par celui de Samuel, ce père meurtri par la mort de son fils de dix-sept ans.

Les routes de Laura et Samuel finissent par se croiser à deux reprises pendant le roman, une première fois de façon assez anecdotique au milieu du récit et une seconde fois, plus importante, à la fin. Cette rencontre parait elle aussi inéluctable, presque artificiellement construite. C’est sans doute le principal reproche que je ferais à ce roman. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, mais j’ai tout de même regretté qu’il soit si prévisible, comme un exercice de style que l’auteur se serait imposé. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de reconnaitre Philippe Besson sous les traits de cet écrivain français qui fréquente le café où travaille Laura, et d’imaginer que ce roman a vu le jour dans l’esprit de l’auteur lors de son séjour aux Etats-Unis où il aurait croisé une « Laura  » et un « Samuel » et aurait alors imaginé leur vie et cette journée particulière.

Malgré ce défaut, le roman reste plaisant à lire. Philippe Besson a toujours le don de mettre des mots sur les émotions et de parler toujours aussi justement du manque, de l’absence, du deuil. C’est assez étonnant de le voir en parler dans chacun de ses romans en trouvant des situations originales et des mots différents. J’ai noté trois ou quatre passages dans celui-ci qui m’ont interpelé et m’ont fait me dire « oui, c’est exactement ça ». Sans atteindre l’émotion suscitée chez moi par En l’absence des hommes ou Un homme accidentel, ce roman trouve une nouvelle fois les mots justes.Pour cette raison au moins, ce nouveau roman complète parfaitement l’oeuvre déjà bien riche de Philippe Besson.

Une bonne raison de se tuer, Philippe Besson

Julliard, ISBN 978-2260020035

Note : ★★/☆☆☆☆☆