Un homme accidentel

Un homme accidentel est le neuvième roman de Philippe Besson, un auteur que je suis fidèlement depuis la sortie de En l’absence des hommes, peut-être mon livre préféré tous auteurs confondus (seul Le Petit Prince pourrait peut-être rivaliser dans mon coeur).

La quatrième de couverture ne révèle pas grand chose de l’histoire :

« Nous n’aurions jamais dû nous rencontrer.

Seulemement voilà, le hasard nous a mis en présence.

Si on veut bien considérer que la découverte d’un cadavre sur les pelouses impeccables de Beverly Hills est un hasard. »

Deux êtres que tout sépare se trouvent brutalement réunis par la mort d’un inconnu. Aussitôt, entre ces deux-là, surgit, sans qu’ils s’y attendent et sans qu’ils puissent s’y opposer, un sentiment violent. Un sentiment qui va les arracher à la solitude et au mensonge.

A Los Angeles, ville mythique et dangereuse, une intrigue criminelle peut quelquefois devenir une intrigue amoureuse.

Le narrateur est un jeune flic de Los Angeles, heureux en couple avec une charmante épouse qui va bientôt lui donner un enfant. Lors d’une enquête sur la mort d’un prostitué retrouvé mort dans les beaux quartiers, il rencontre Jack Bell, un acteur qui fait la une des journaux après plusieurs succès au grand écran. Entre le jeune premier et le flic consciencieux mais sans envergure, l’improbable se produit : c’est le coup de foudre et le début d’une relation clandestine qui va les mener au fond de l’abysse. Mais avant la chute, il y aura un amour intense, des moments inoubliables de complicité et de bonheur.

Je ne révélerai pas ici tous les détails de l’intrigue, je préfère laisser le plaisir de la découverte aux futurs lecteurs. Je me contenterai de dire que l’enquête criminelle et l’histoire d’amour s’entremêlent parfaitement dans un récit sans surprise mais passionnant.

Tous les romans de Philippe Besson parlent d’une façon ou d’une autre de la mort ou de l’absence, celui-ci ne fait exception. J’ai déjà cité ici cet extrait sublime sur le manque. C’est aussi un livre sur le hasard, sur le coup de foudre, sur une rencontre improbable donnant vie à un sentiment qui dépasse tout. Qu’importe, peut-être, qu’il s’agisse de deux garçons, c’est une histoire universelle sur une vie qui bascule quand elle en croise une autre. J’ai lu une critique dans la presse qui disait que ce n’est pas un roman sur un homme qui découvre son homosexualité et je partage ce point de vue. C’est une histoire d’amour, peut-être l’une des plus belles jamais écrites.

Ce roman m’a touché comme peu de livres l’ont fait. La dernière fois, c’était peut-être En l’absence des hommes : c’est dire si Un homme accidentel m’a marqué. Philippe Besson a le don de m’émouvoir. Chacun de ses romans éveille quelque chose en moi. Cette fois-ci, c’est très fort. S’il y a une semaine on m’avait demander de choisir un seul roman de Philippe Besson, j’aurais choisi En l’absence des hommes sans hésiter. Aujourd’hui, j’aurais du mal à choisir.

« Nous n’avions pas fini de nous aimer. Non, pas fini de nous aimer. Tout nous a été retiré trop vite. Il nous restait tant à faire. Une vie entière, peut-être. Un amour total, pourquoi ça s’arrêterait ?

J’essaie d’apprendre à vivre sans lui. Chaque jour, j’essaie. Je vous jure que j’essaie. Je n’y arrive pas. »

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Le manque de lui

Et puis, le manque est arrivé, dans le moment où je m’y attendais le moins, il arrivé alors que j’avais presque fini par croire à mon amnésie. C’est terrible, la morsure du manque. Ca frappe sans prévenir, l’attaque est sournoise tout d’abord, on ressent juste une vive douleur qui disparaît presque dans la foulée, c’est bref, fugace, ça nous plie en deux mais on se redresse aussitôt, on considère que l’attaque est passée, on n’est même pas capable de nommer cette effraction, et pourquoi on la nommerait, on n’a pas eu le temps de s’inquiéter, c’est parti si vite, on se sent déjà beaucoup mieux, on se sent même parfaitement bien, tout de même on garde un souvenir désagréable de cette fraction de seconde, on tente de chasser le souvenir, et on y réussit, la vie continue, le monde nous appelle, l’urgence commande. Et puis, ça revient, le jour d’après, l’attaque est plus longue ou plus violente, on ploie les genoux, on a un méchant rictus, on se dit : quelque chose est à l’oeuvre à l’intérieur, on pense à ces transports au cerveau qui annoncent les tumeurs, qui sont le signal enfin visible de cancers généralisés jusque-là insoupçonnables, on éprouve une sale frayeur, un mauvais pressentiment. Et puis, le mal devient lancinant, il s’installe comme un intrus qu’on n’est pas capable de chasser, il est moins mordant et plus profond, on comprend qu’on ne s’en débarrassera pas, qu’on est foutu. Oui, un jour, le manque est arrivé. Le manque de lui.

Au début, j’ai fait comme si je ne m’en rendais pas compte, le traitant par l’indifférence, par le mépris, je me savais plus fort que lui, j’étais en mesure de le dominer, de l’éliminer, c’était juste une question de volonté ou de temps, je n’étais pas le genre à me laisser abattre par quelque chose d’aussi ténu, d’aussi risible. Et puis, il m’a fallu me rendre à l’évidence : ce match, je n’étais pas en train de le gagner, j’allais peut-être même le perdre, et je ne possédais pas le moyen d’échapper à cette déroute et plus je luttais, plus je cédais du terrain ; plus je niais la réalité, plus elle me sautait au visage. Autant le reconnaître : j’étais dévoré par ça, le manque de lui.

J’étais dans le train ce soir, entre Amiens et Paris, lorsque j’ai lu ces deux paragraphes dans « Un homme accidentel », le nouveau roman de Philippe Besson (dont je reparlerai sans donc plus longuement prochainement, tant ce livre m’a ému). J’en ai eu le souffle coupé, au propre comme au figuré. Un collègue somnolait dans le siège voisin du mien et n’a heureusement rien vu de mon trouble. S’il avait été éveillé, il m’aurait vu blêmir, il aurait vu mes mains trembler et mon regard défaillir. Il m’aurait vu face à ma propre vérité.

Un instant d’abandon

Je publie à nouveau un billet de mon ancien blog pour parler d’un roman qui vaut la peine d’être mis en avant une seconde fois.

L’histoire commence là, dans une ville de bord de mer, en automne. Un homme revient et avec lui, c’est le passé qui ressurgit. Des années plus tôt, il a été condamné pour un crime, le plus impardonnable qui soit. Les gens n’ont pas oublié. Il ne revient pas demander pardon. Il veut retrouver au plus âpre de lui-même cet état d’innocence dont on l’a si violemment privé. Mais en finit-on jamais avec ses disparus et le temps d’avant ?

Un instant d’abandon est le sixième roman de Philippe Besson, révélé par le surprenant et excellent En l’absence des hommes.

Dans ce roman dont l’action se déroule dans une petite ville de la côte anglaise, Philippe Besson nous plonge dans une histoire tragique qui sert de cadre à des réflexions fines et justes sur le couple, la solitude, la culpabilité, et le regard des autres. L’histoire est assez originale, mais le narrateur est à la fois très éloigné et très proche du lecteur : éloigné par son passé, mais proche par ses préoccupations, au point qu’on peut réellement s’identifier à lui.

C’est très bien écrit, ça se lit très vite. C’est un roman captivant composé de chapitres courts qui font avancer le récit tout en apportant des pensées sur des sujets plus généraux. Je me suis surpris à m’arrêter sur certaines phrases, à les relire, et à me dire « c’est très vrai ce qu’il dit, c’est exactement ce que je ressens parfois ».

Un roman vraiment très bon que je vous recommande donc chaudement.

Un instant d’abandon, Philippe Besson
Julliard, 2005, ISBN 2-260-01681-2

En l’absence des hommes

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas objectif quand je parle de ce livre. Je le place dans la catégorie des chefs d’oeuvre, tant il m’a touché dès la première lecture. Philippe Besson a frappé un grand coup avec son premier roman et a fait de moi depuis un lecteur fidèle de ses publications.

Que dire de ce livre ? C’est le double récit, à Paris en 1916, d’un adolescent de seize ans qui découvre l’amour dans les bras d’un jeune soldat de vingt ans et de son amitié étonnante avec Marcel Proust.

Cette histoire est celle d’Arthur Valès et Vincent de L’Etoile. C’est l’histoire que je raconte. Si quelqu’un, un jour, tombe sur mes cahiers, qu’il n’ait pas de doute puisque tout cela est la vérité, qu’il n’ait pas de honte puisque nous n’en avons pas, qu’il livre nos noms à la postérité plutôt que d’avoir le réflexe de les dissimuler aux regards, qu’il ait conscience qu’il s’agit bien d’une histoire d’amour et pas d’une exaltation passagère et non maîtrisée puisque nous savons ce que nous faisons. Cette histoire est celle d’Arthur Valès et Vincent de L’Etoile. C’est l’histoire que je raconte.

Peut-être faut-il avoir vécu la mort de l’être aimé pour être touché par cette histoire comme je l’ai été. Ou peut-être pas. Je connais les raisons qui me font apprécier ce roman, mais chacun y trouvera évidemment quelque chose de différent. J’en retiens ce passage, que je redoute à chacune de mes lectures :

Marcel,

Il est mort.
Il est mort et moi, je ne suis déjà plus vivant.

Vincent.

En l’absence des hommes, Philippe Besson
2001, Julliard, ISBN 2-260-01564-6