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La ville de Nantes accueille le Festival Atlantide depuis 2013. Cette année se tenait donc la 5ème édition de ce « festival des littératures », ouvert sur le monde comme en témoignent le sous-titre « Les Mots du Monde à Nantes » et surtout la liste des pays dont sont originaires les écrivains invités : Allemagne, Brésil, Canada, Congo, Espagne, Etats-Unis, Irak, Israël, Italie, Liban, Mexique, Roumanie, Royaume-Uni, Soudan, et Turquie.

Le festival se tient principalement au Lieu Unique, le centre culturel ouvert en 2000 dans les anciens locaux de la biscuiterie LU, à laquelle ce haut-lieu de la culture nantaise doit ses initiales. Plusieurs librairies et bibliothèques nantaises participent également à l’événement en accueillant des rencontres avec les écrivains invités du festival.

J’ai consulté le programme de l’édition 2017 il y a quelques semaines, j’ai commencé à noter les conférences et rencontres auxquelles j’avais envie d’assister, et comme souvent dans ce genre d’exercice, j’ai vite rempli mon week-end. Pire encore, je me suis rendu compte que les conférences qui m’intéressaient le plus avaient lieu le vendredi après-midi. J’ai donc fait le choix de poser une demie-journée de RTT pour pouvoir en profiter pleinement sans regretter d’avoir manqué des interventions qui me tentaient.

Je me suis donc présenté au Lieu Unique ce vendredi en début d’après-midi, je suis entré directement puisqu’il faut préciser que l’entrée est totalement libre et gratuite. J’ai constaté qu’une mini-conférence se tenait au milieu du bar installé à l’année dans le Lieu Unique, mais je ne me suis pas attardé. J’ai fait un tour rapide dans les allées des bouquinistes et de la boutique du festival, avant d’aller m’installer dans la salle principale accueillant les conférences (« conversations ») et les grandes rencontres.

La première conférence à laquelle j’ai assisté était intitulée La ville, théâtre de l’Histoire.

Marquée des cicatrices du passé et théâtre des évolutions en marche, la ville sert de décor aux destinées individuelles et de terrain d’interrogation sur l’avenir de nos sociétés. Fascinante ou repoussante, bienveillante ou dangereuse, siège du pouvoir ou lieu de perdition, d’Orient ou d’Occident, la ville aux multiples paradoxes serait-elle l’un des personnages majeurs de la littérature ?

Animée par Natalie Levisalles, journaliste littéraire à Libération, la conversation accueillait trois auteurs très différents par leur origine et leur caractère.

Ahmed Saadawi, auteur d’un roman se déroulant en 2005 dans la ville de Bagdad bombardée par les américains, m’a touché par son calme apparent qui contraste avec la passion que l’on perçoit quand il décrit sa ville natale et la colère qu’il exprime en parlant des décennies d’autoritarisme subies par son pays, que ce soit par le régime dictatorial de Saddam Hussein, par l’occupant américain et ses intérêts économiques, puis par les fondamentalistes religieux qui s’attaquent aujourd’hui aux libertés des habitants de Bagdad et de tout le pays.

Plus posée dans son attitude et dans ses propos, l’universitaire et écrivaine Ioana Pârvulescu nous a parlé avec romantisme, et ce qu’on devine être une certaine nostalgie, de la ville qui sert de cadre à l’un de ses romans : la cité de Bucarest à la fin du XIXème siècle, à l’époque où la future capitale roumaine, coincée entre les empires russes et autre-hongrois, était surnommée la « petite Paris ».

Quant au volubile auteur espagnol Eduardo Mendoza, il a beaucoup fait rire la salle, moi y compris, en nous parlant de son amour mêlé de haine pour sa Barcelone natale dont il parle dans presque tous ses romans. Amoureux de la vieille Barcelone de son enfance, il nous a décrit avec beaucoup d’ironie l’évolution de la capitale catalane en haut-lieu de tourisme qui a selon lui perdu son âme, et qu’il l’a amené à parcourir le monde pour découvrir d’autres horizons.

A la fin de cette conférence passionnante, quand la modératrice a proposé au public de poser des questions aux trois auteurs présents, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai osé lever la main, me mettre debout, prendre le micro tendu, et poser une question devant une salle d’au moins cent spectateurs. Cela ne me ressemble pas, mais le thème et la qualité des échanges m’ont tellement plu que je l’ai fait sans vraiment réfléchir. J’ai interrogé Eduardo Mendoza sur sa relation à sa cité natale : alors que son oeuvre est très fortement marquée Barcelone, il nous avait également raconté pendant la conférence qu’il était parti dès qu’il l’avait pu et qu’il avait vécu de nombreuses années à New-York, à Londres et ailleurs. Je lui ai donc demandé pourquoi il revenait toujours à Barcelone dans ses romans, et s’il n’avait pas envie d’écrire un jour sur les autres villes où il a vécu. Sans répondre totalement à ma question, Eduardo Mendoza nous a tout de même expliqué qu’il aimait se sentir étranger dans une ville, qu’il cherchait à être déraciné et qu’il partait d’une ville quand il commençait à s’y sentir un habitant comme les autres.

Après cette conférence très réussie, nous avons eu droit à une « lecture performée » d’un extrait du roman Fabrication de la guerre civile par Charles Robinson, l’auteur lui-même. Avec sa musique de fond et le ton théâtral, cet exercice m’a laissé au mieux indifférent, comme une grande partie de la salle, voire a provoqué une certaine gêne chez moi. Je pense que c’est un style de performance avec lequel je n’accroche pas.

Par contre, Charles Robinson m’a beaucoup plus intéressé dans la deuxième conférence à laquelle j’ai assisté vendredi après-midi. Sous le titre Engagez-vous, qu’ils disaient …, elle était consacrée à la notion de littérature engagée :

Mais à quoi s’engage la littérature ? Il est arrivé, il arrive qu’elle se glisse dans le champ politique et intervienne dans le débat d’idées. Mais quand elle ne milite pas, est-elle désengagée pour autant ? La littérature, par le regard critique qu’elle porte sur le monde, n’est-elle pas déjà en soi une prise de position intellectuelle, esthétique, humaniste ? Et sa plus grande promesse, en nous impliquant dans sa lecture, celle de nous amener à nous engager ?

Autour du consultant en politique Daniel von Siebenthal, cette conversation réunissait trois auteurs engagés chacun à leur façon. Charles Robinson, dont je viens de parler, est celui qui m’a le plus intéressé. Auteur de deux romans situés dans les « cités », dans la banlieue où il a grandi, il porte un regard original et humain sur ces quartiers que l’on dépeint par l’intermédiaire des médias sous l’axe sécuritaire ou social, avec des clichés profondément imprimés dans notre imaginaire collectif. Il a tenu un discours que j’ai trouvé très juste sur cette nouvelle ère d’information en continu et de réseaux sociaux où chacun commente plus vite que son ombre, où nos pensées sont anesthésiées par des idées préconçues, des opinions pré-fabriquées qu’il nous suffi d’activer et d’exprimer dès qu’un événement se déroule devant nos écrans. Face à cela, l’auteur considère que la littérature sera toujours en retard mais qu’elle doit permettre au lecteur de s’interroger sur ses modes de pensée et son rapport à l’information.

Plus anecdotiques, moins marquantes sur le fond, les interventions de Michael Collins, un auteur américain au discours marqueté, très formaté, et de l’auteur et dessinateur de bande dessinée Pierre-Henry Gomont m’ont moins emballées. Ce dernier m’a tout de même donné envie de lire le roman d’Antonio Tabuchi, dont il s’est inspiré pour sa dernière BD relatant la résistance d’un journaliste dans le Portugal sous le régime de Salazar.

Les dernières minutes de mon vendredi après-midi au Lieu Unique m’ont permis d’assister au début de la rencontre avec Danielle Mérian, la dame rendue célèbre suite à sa réponse pleine d’humanité à un micro-trottoir d’une chaîne d’information en continu suite aux attentats à Paris en novembre 2015. Cette dame charmante était accompagnée de Tania de Montaigne, la romancière avec laquelle elle a co-signé le livre Nous n’avons pas fini de nous aimer, dans lequel elle raconte la vie des femmes de sa famille et son parcours de militante féministe. Je n’ai pas pu rester pour toute la durée de la rencontre, mais j’ai tout de même tenu à être présent pour les premières minutes de son intervention, que j’ai suivies avec joie et émotion.

En raison d’autres obligations, je n’ai pas pu assister aux conférences et rencontres que j’avais retenues pour la journée du samedi. Par contre, j’ai pu retourner au Lieu Unique ce matin pour une conversation qui s’annonçait passionnante sur le thème Littérature et journalisme :

G. Orwell, C. Dickens, A. Londres, J. Kessel, pour ne citer qu’eux… Les passerelles entre journalisme et littérature ne datent pas d’hier, et aujourd’hui encore nombre d’écrivains ont été ou sont journalistes, nombre de journalistes se tournent vers la fiction. À quel désir, à quelle impérieuse nécessité tient cette perméabilité des genres ? Qu’est-ce qui relève du  fictionnel dans un texte dont l’intrigue est déjà écrite et, malheureusement, connue de tous ?

L’invitée principale autour de ce thème était la britannique Emma-Jane Kirby, journaliste à la BBC, lauréate d’un prix en 2015 pour son reportage sur le sauvetage de quarante-sept migrants en mer Méditerranée, et auteur d’un roman titré L’opticien de Lampedusa, inspiré de cet événement et de l’expérience humaine qu’elle a vécu lors de ce reportage.

J’ai beaucoup aimé cette conférence. Les lectures de deux extraits du texte original en anglais m’ont beaucoup touchées, les versions françaises m’ont par contre laissé de marbre, ce que j’explique à la fois par l’effet de la traduction et par le ton plus monotone de la lectrice française par rapport à sa collègue britannique. Les interventions d’Emma-Jane Kirby m’ont également beaucoup plu. Seul regret : le thème de son reportage et de son roman est tellement fort humainement que l’essentiel de la conversation a tourné autour de cela au lieu d’approfondir la relation difficile entre le travail journalistique et l’exercice d’écrire de fiction. J’ai à nouveau osé poser une question à la fin de la conférence, sur ce rapport délicat entre vérité et fiction dans une société où l’on se méfie de plus en plus de la parole publique et des journalistes, à quoi Emma-Jane Kirby a répondu qu’elle n’avait pas voulu que son roman soit un leçon de morale et qu’il s’agit uniquement d’un récit humain, à partir duquel chacun est libre de se faire sa propre opinion sur la question des migrants et de leur accueil.

J’ai donc passé d’excellents moments à l’occasion de ce festival Atlantide consacré aux littératures du monde. Je pense que je regarderai à nouveau avec attention le programme de la prochaine édition l’année prochaine, en espérant que les thèmes des interventions et  les écrivains invités seront aussi intéressants que cette année !


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