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L’envol

23 août 2007 1 commentaire

J’avais “oublié” ce texte, déjà publié l’année dernière et qui me tient à coeur.

J’ai reçu sa lettre hier. J’ai pris le courrier dans la boite aux lettres machinalement, comme tous les soirs. J’ai commencé à regarder chaque enveloppe une par une en montant l’escalier. Entre deux prospectus pour les hypermarchés du coin et la facture de mon téléphone portable, il y avait sa lettre. J’ai tout de suite reconnu son écriture sur l’enveloppe.

David était dans la même classe que moi au lycée, de la seconde jusqu’en terminale. Nous avions d’abord été de bons copains, on s’entendait bien, on discutait ensemble de temps en temps. Nous nous sommes rapprochés pendant les révisions du bac français, en fin de première. Nous avions révisé ensemble, nous sommes devenus amis. En terminale, il y eut des périodes où nous étions inséparables, et d’autres où nous étions en froid après des disputes banales sur des sujets sans importance.

À cette époque, je n’avais pas encore mis un nom sur ce que je ressentais pour lui, sur ce qui me poussait vers lui et parfois me le faisait haïr.

Aujourd’hui, je sais que j’étais amoureux de lui.

* * * * *

J’ai relu sa lettre une bonne dizaine de fois depuis hier soir. Il dit qu’il regrette l’époque du lycée, notre amitié. Il souhaite me revoir, il voudrait me parler de quelque chose d’important.

Il m’a donné dans sa lettre plusieurs moyens de le joindre. J’ai choisi de lui écrire un mail : c’est rapide, et cela m’évite l’angoisse d’un coup de téléphone. Je lui ai dit que cela me ferait plaisir de le revoir, je lui ai donné mon numéro de portable pour qu’il m’appelle et qu’on convienne d’un rendez-vous.

J’attends sa réponse, je clique sur l’icône « envoyer / recevoir » de mon logiciel de messagerie toutes les vingt secondes pour voir s’il m’a répondu. Je vérifie que mon portable est allumé, qu’il est bien connecté au réseau. Mon cœur bat très vite, très fort.

* * * * *

Le téléphone a enfin sonné. Sa voix n’a pas vraiment changé. Nous avions rendez-vous cet après-midi dans un café du centre-ville. Il est arrivé quelques minutes après moi. Je l’ai vu arriver de loin, je l’ai reconnu aussitôt. Il est beau, c’est quelque chose que je n’avais pas vraiment remarqué au lycée. Il me plaisait, tout simplement.

Nous avons pris un café. Nous avons échangé quelques banalités, nous avons parlé des bons souvenirs que nous avons gardés du lycée. C’était il y a trois ans et beaucoup de choses ont changé pour nous depuis. Après le bac, il est allé étudier dans une ville, moi dans une autre, nous avions perdu contact.

Il me propose d’aller chez lui, ce sera plus tranquille pour discuter. Il a un appartement à cinq minutes du centre-ville.

Une heure plus tard, il m’a tout dit. Il a des maux de tête de plus en plus violents depuis plusieurs mois. Il a enfin consulté son médecin traitant il y a deux semaines. Après des examens poussés à l’hôpital, la sentence est tombée : tumeur au cerveau, inopérable. Un traitement douloureux et exigent peut prolonger sa vie de quelques mois, il n’est pas sûr que cela en vaille la peine.

Je suis sous le choc. David propose d’aller se promener dans le quartier, pour prendre l’air. La marche est silencieuse. Je marche à côté de lui, lentement. J’ai envie de le prendre par la main. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de lui dire tout ce que je ne lui ai pas dit au lycée.

De retour chez lui, il m’explique qu’il n’a pas eu de meilleur ami que moi depuis le lycée, qu’il espère qu’il peut compter sur moi. Les prochaines semaines, les prochains mois peut-être, seront difficiles. Je le rassure, je serai là.

* * * * *

Il a pleuré ce soir. Nous avions dîné chez lui. Après le repas, il n’a pas voulu que je parte. Il pleurait, il avait peur de rester seul. Je suis resté, évidemment.

Il s’est allongé dans son lit, m’a proposé de m’allonger à ses côtés. Il s’est endormi, ma main dans la sienne, après avoir longuement évoqué des souvenirs du lycée. Je l’ai regardé dormir. Encore une fois j’avais envie de le prendre dans mes bras. J’ai osé caresser sa joue.

Je me suis endormi un peu plus tard. Il m’a réveillé ce matin, il avait préparé le petit déjeuner.

* * * * *

Il a fait un malaise ce matin. Une ambulance l’a conduit à l’hôpital. Ils l’ont gardé en observation, il pourra sans doute rentrer chez lui demain.

* * * * *

Il m’a dit « je t’aime » avant de s’endormir. Il dort près de vingt heures par jour. Je reste à son chevet, en alternance avec ses parents. Quand il est éveillé, il est très faible, il parle lentement et doucement. Il me parle des fous rires que nous avions en cours de biologie, en première. De la douce folie de notre professeur de mathématiques, en seconde. De notre sympathique prof d’histoire, avec qui nous discutions souvent après les cours en terminale.

Il y a quelques semaines, il m’avait dit que ce serait peut-être plus douloureux pour moi que pour lui. J’espère pour lui qu’il avait raison.

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Dans le train

1 août 2007 Laisser un commentaire

Je publie à nouveau un texte déjà posté l’année dernière, à découvrir ou redécouvrir.

Hier, j’ai pris le train. Pour passer le temps, je me suis amusé à observer les passagers qui voyageaient dans la même voiture que moi, pour essayer de deviner – ou d’imaginer – leur vie.

Sur les deux sièges juste devant le mien, un couple de retraités. Ils se plaignent l’un comme l’autre du confort insatisfaisant du train et critiquent le contrôleur dès qu’il a le dos tourné, comme si le pauvre homme avait commis un crime en osant leur demander leur titre de transport. Aigris, sans doute malheureux de devoir se supporter l’un l’autre après quarante ans d’un mariage forcé par leurs familles respectives. Madame aurait préféré partir en Amérique avec cet acteur qui lui faisait la cour quand les rides n’avaient pas encore déformé son visage alors joli. Monsieur, lui, fréquentait alors en secret la charmante Madeleine, la servante récemment engagée par sa mère pour l’assister dans ses tâches de maîtresse de maison. Quarante ans après, Monsieur et Madame sont mariés, dans ce train qui les mène dans la maison de campagne qu’ils ont achetée il y a quinze ans, dans l’espoir d’y accueillir pour les vacances leurs futurs petits enfants. Des petits enfants qui ne viennent que rarement, à contre-cœur, préférant aller en colonie de vacances avec des copains de leur âge, plutôt que de venir passer quelques jours à la campagne auprès de leurs grands-parents, qui auraient pourtant bien besoin de leur compagnie pour briser la monotonie de leur vie.

Un peu plus loin, un jeune garçon de onze ou douze ans, accompagné d’une femme, sa mère. Il s’appelle Maxime, du moins c’est ainsi que sa mère l’appelle. Il est bien élevé, calme. Il lit un livre, j’en suis presque étonné, c’est si rare de voir un gamin de son âge lire de nos jours. Sa mère regarde le paysage défiler, le regard vide. Divorcée, sans doute. Depuis plusieurs années. Peu d‘hommes dans sa vie depuis. Quelques aventures, rien de plus. Sa carrière et son fils passent avant tout. Elle est peut-être médecin, ses journées sont longues, son fils ne la voit pas tous les soirs. Parfois quand elle rentre de l’hôpital, elle le retrouve endormi sur le canapé. Elle le porte dans son lit, l’embrasse sur le front, et le borde comme elle le faisait chaque soir quand il était plus jeune encore.

Au milieu de la voiture, un jeune homme écoute de la musique, une paire d’écouteurs dans les oreilles. Seize ans, dix-sept peut-être. Cheveux bruns, courts. Mignon. Je l’observe de loin, il me remarque, sourit, et détourne le regard. Amusé, flatté de plaire. Une petite amie l’attend à Paris. Il me regardera passer à côté de lui quand il la prendra dans ses bras, et sourira une dernière fois.

De l’autre côté du couloir, une dame d’un certain âge. Dès le départ du train, semblant ignorer le pictogramme représentant un téléphone éteint au-dessus de son siège, elle sort son portable et commence à hurler, avec un fort accent américain. Téléphoner est sa façon de passer le temps pendant le voyage. Car il s’agit bien de passer le temps, vu la banalité de sa conversation. « J’ai mis des chaussettes oranges, assorties avec mon pull », dit-elle en anglais à son interlocuteur. Quand le train arrive dans une zone où le portable ne capte plus le réseau, elle s’étonne, presque offusquée. « Quel pays de sauvages », semble-t-elle penser.

Et puis il y a cette fille. Elle doit avoir le même âge que moi. Étudiante, elle relit des cours, parcoure un livre, prend quelques notes. Parfois elle prend quelques secondes pour regarder par la fenêtre. Elle pense alors à son petit ami, qui n’a pas voulu l’accompagner. Il a préféré rester avec ses copains pour ce tournoi de football. Ce n’est pas cette fois qu’elle le présentera à ses parents. Elle se demande parfois à quoi cette relation la mène. Pour lui, ce n’est pas sérieux. Pourquoi rester alors ? Nos regards se croisent. Il y a comme un éclair de compréhension, comme si j’avais visé juste, comme si j’avais vraiment lu dans ses pensées.

Vous allez me dire que c’est une drôle d’idée que d’essayer d’imaginer la vie de parfaits inconnus, simplement en les observant. Je me suis certainement trompé en essayant de deviner leur vie et leurs pensées. Peut-être ai-je simplement transposé dans ce jeu de devinettes mes propres pensées, mes propres angoisses. Je ne le saurai jamais, je ne les reverrai jamais. Ils ont fait partie de ma vie, le temps d’un voyage en train, et ils sont repartis, avec leurs vies et leurs pensées.

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Un tigre à l’hôpital

30 juillet 2007 Laisser un commentaire

Pour redonner vie à mon blog, j’ai envie de publier un texte que j’avais déjà placé ici l’année dernière et qui me tient à coeur.

11 juillet 1991.

J’ai onze ans et demi. Je passe le début de l’été à l’hôpital pour la sixième fois de ma vie. Je vais subir une nouvelle intervention chirurgicale proposée à mes parents et à moi-même par le chirurgien qui s’occupe de moi depuis ma naissance.

Je commence à bien connaître les couloirs et les infirmières de cet « American Memorial Hospital » de Reims. Pourtant, je ne m’habitue pas. Il y a d’abord cette odeur qui me gêne. Il y a aussi tous ces souvenirs difficiles à oublier.

Tout va bien se passer, me répète-t-on depuis mon arrivée. Il n’y aucun risque, c’est une intervention rare mais sans risque, elle ne touche aucun organe vital. Je reste sceptique. J’ai peur.

L’infirmière m’apporte un comprimé à avaler pour me détendre. On m’habille de cette affreuse blouse indispensable pour entrer au bloc opératoire. On me laisse ensuite de longues minutes à attendre. Mes parents sont dans la chambre, ainsi que Grégory et ses parents. Ils essayent tous de me rassurer, mais c’est peine perdue. Je suis mort de trouille, comme chaque fois.

Deux infirmières et un interne viennent me chercher. Ils m’installent sur le brancard, déposent une couverture sur moi. J’ai pris mon petit tigre en peluche avec moi, il me protègera. Mes parents me souhaitent bon courage. On me sort de la chambre, le brancard avance tant bien que mal dans le couloir. Une des infirmières appuie sur le bouton pour appeler l’ascenseur.

Je suis pétrifié par la peur. Mon tigre tombe du brancard. Je le regarde couché par terre, j’ai envie de pleurer. Grégory rattrape le brancard et ramasse le tigre. Il le remet sous la couverture et me sourit. “Il est à tes côtés, rien ne peut t’arriver”. Je lui souris.

Grégory prend ma main gauche dans sa main. L’ascenseur arrive, la porte s’ouvre. L’infirmière dit « il faut y aller, on nous attend au bloc ». Grégory lâche ma main. Le brancard entre dans l’ascenseur, je tourne la tête en arrière pour regarder Grégory. Il me fait un dernier signe de la main. Il pleure.

… … …

Quelques heures plus tard, j’ouvre les yeux en salle de réveil. Il fait froid. J’entends les bips des appareils autour de moi. À part ces bips réguliers, le silence est total, pesant. Je tremble, il fait vraiment très froid.

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis éveillé quand enfin une infirmière passe et vient me voir. Elle me salue gentiment et me dit qu’elle va me remonter dans ma chambre. Enfin.

Quand nous arrivons dans la chambre, mes parents ne sont pas là. Ils sont allés grignoter un peu à la cafétéria pour patienter. Grégory est là. Il me sourit dès que j’entre dans la chambre. Il a l’air heureux de me revoir. Je ressens la même joie.

J’échange quelques mots avec lui, mais le sommeil m’attire à nouveau. Je dois me reposer. Je dois dormir. Il me parle, je l’entends, mais je n’ai pas la force de répondre. Il le sait, mais il continue de me parler.

Je m’endors. Qu’importe, je sais que dans quelques heures j’irai mieux. J’ai tant de choses à lui dire.

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